J'ai commencé la lecture de Capitalisme, désir et servitude de Frédéric Lordon. Après une longue période d'approche peureuse de ce philosophe/économiste au vocabulaire compliqué et à la malicieuse manie de conceptualiser des mécanismes pourtant très concrets, j'ai fini par l'apprécier. Maintenant j'en suis presque à un stade d'adoration dont il faudra que je revienne pour retrouver un peu ma pensé propre.

D'ici là je me suis mis en tête que j'aimerais répéter ce qu'il dit. Comme j'ai des mots plus simples et que j'aurai sélectionné les idées que je peux comprendre, on devrait y arriver.

Frédéric Lordon (Frédy ?) écrit «La réservation d'une part de revenu pour le capital n'était-elle pas originellement justifiée par le portage du risque, les salariés abandonnant une part de la valeur ajoutée contre une rémunération fixe, donc soustraite aux aléas de marché?». Bien sûr ce n'est pas vrai. La réservation d'une part de revenu pour le capital est justifiée par sa capacité à se rendre indispensable à l'entreprise. Pas parce qu'il aurait une production de valeur indispensable au fonctionnement de l'entreprise mais parce qu'il empêcherait les autres de produire de la valeur s'il nétait pas là. Je pense que Frédy est conscient de la mauvaise foi dont il fait preuve en ré-utilisant cet argument, qu'il sait faux, contre ceux qui l'emploient (mais ça sert une sorte de raisonnement par l'absurde). Je vais détailler ce point de vue puisqu'il ne l'a pas fait. On obtient les mêmes conclusions mais par un raisonnement direct et non par l'absurde (c'est en cela qu'on peut dire que je ne fais que relayer son propos).

Le capitaliste prend toute la richesse produite

En parallèle de tout cela, je viens d'achever un cours de théorie des jeux qui s'articule étonnamment bien avec le propos. Voici en substance un exercice du cours:

Un capitaliste c et deux travailleurs w1 et w2 veulent créer une entreprise. Les travailleurs ont les mêmes compétences et n'ont pas d'outils de production. Ainsi le capitaliste et un des travailleurs peuvent monter une entreprise qui créra une richesse de 1 alors que le capitaliste seul et les travailleurs seuls ne peuvent rien créer. De plus si le capitaliste embauchait les deux travailleurs il n'y aurait pas plus de production et l'entreprise produirait toujours 1.

Il est possible d'avoir une répartition stable de la richesse entre les trois personnes. Une répartition de richesse est stable si personne ne peut gagner plus en faisant une entreprise plus petite avec les autres participants (ici seul ou à deux). Quelle est-elle ?

Voici les productions des différentes entreprises possibles:

{c}: 0    {w1}: 0    {w2}: 0

{c, w1}: 1    {c, w2}: 1    {w1, w2}: 0

{c, w1, w2}: 1

Réponse : Le capitaliste prend toute la richesse produite et les travailleurs n'ont rien. (la démonstration est simple mais ce n'est pas le but)

Les capitalistes ne sont pas cyniques

Ce résultat est bien sûr théorique mais il reflète une réalité: être interchangeable retire toute opportunité de négociation. Si dans l'énnoncé on avait eu deux capitalistes pour un seul travailleur, les résultats seraient échangés puisque les capitalistes seraient interchangeables. Cependant, la réalité est que les capitalistes sont moins nombreux et effectivement indispensables à la plupart des entreprises (sans pour autant avoir d'autre valeur ajoutée qu'une concentration critique de richesse). Ils optimisent leurs placements dans l'optique de maximiser leurs retours sur investissement. Ils ne conçoivent pas forcément ça comme un partage des richesses produite avec des employés, ils ne sont pas cyniques. Il cherchent simplement à optimiser un rendement. Ceci pousse le «jeu» vers sa limite théorique: tout pour le capitaliste.

Plaçons tout cela en perspective avec deux chose: le taux de chômage et la précarisassions des emplois. Le taux de chômage élevé assure qu'il existera toujours un travailleur qui pourra vous remplacer. Vous êtes donc interchangeable. Mais être interchangeable ne suffit pas, dans la réalité, la friction créée par ce mouvement cause des perte. Vient alors la précarisassions des emplois qui place un peu de vaseline dans le système pour éliminer cette friction. Diminuer le coût de l'échangerapproche du cas théorique de l'interchangeabilité parfaite. En s'en rapprochant on se rapproche aussi de la répartition théorique. Il ne manque plus qu'un peu d'entente entre les capitalistes pour éviter leur mise en concurrence et le tour est joué. (Cette mise en concurrence est faible puisque le capitaliste peut attendre plus longtemps que le travailleur... mais ça s'éloigne du propos). On ne peut donc pas espérer que la flexibilité de l'emploi crée de l'emploi ni qu'allégeant le risque que représente un employé se traduise en augmentation de salaire, bien au contraire.

En résumé: Un travailleur peut prétendre à un salaire soit s'il n'est pas remplaçable, soit si son remplacement coûte plus cher que le salaire qu'il demande. Sinon il doit se résoudre à accepter n'importe quelles miettes qu'on lui donnerait.